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Neurodiversité

Le conflit d’éthique en acte

La consigne qui ne descend pas, le refus qui arrive avant l’argument. Quand la procédure demande de trahir le sens du métier, la fatigue morale s’installe. Reste à retrouver une langue juste pour dire le refus.

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Publié le 29 mai 202614 min de lecture

La consigne qui ne descend pas

Cela commence rarement par un coup d’éclat. Une phrase glissée dans un mail, lâchée en fin de réunion quand tout le monde range déjà ses affaires, ou plantée debout dans un couloir parce qu’on a vingt secondes pour régler ça. Reformuler le dossier pour qu’il rentre dans l’indicateur. Valider une étape qui n’a pas vraiment eu lieu, ou alors si peu qu’on ne va pas pinailler. Cocher accompagnée une personne que tout le monde sait abandonnée depuis trois mois. Le dispositif sait très bien produire de la présence administrative quand il n’y a plus personne pour ouvrir la porte. C’est même l’une de ses spécialités.

Voilà la scène. Elle est plate. Elle a l’air de rien, voilà pourquoi elle marche.

La consigne, elle, ne descend pas. Elle reste bloquée quelque part entre la gorge et le sternum. Le refus, lui, arrive avant l’argument, ce qui vous met d’emblée dans le mauvais camp. Le monde professionnel adore les refus bien présentés, les désaccords articulés, les objections traduites dans la langue de la prochaine réunion. Il faudrait s’expliquer calmement, ramener tout ça à un vocabulaire recevable, redonner à votre malaise une taille présentable. Comprenez, une taille qui ne fasse de mal à personne.

Le refrain a un air que vous semblez très bien connaître. Vous êtes trop rigide, trop idéaliste ou encore trop attaché à des détails que la réalité de la vie, cette fameuse, devrait vous apprendre à relativiser. Le réel… Dans ces moments-là, il devient un petit dieu de bureau qu’on invoque chaque fois qu’on n’a plus envie de justifier ses propres arrangements. Soyons réalistes ! Faut bien composer. Faut bien que la maison tourne. La maison, dans cette grammaire, a toujours de grands besoins. Jamais de conscience.

Le vocabulaire professionnel à sa magie : désodoriser ce qui devrait encore puer. La souplesse est l’habitude de céder avant de penser (Le pape de la PNL dont-je-ne-citerai-pas-le-nom approuve !), Pragmatisme, la capacité à fourrer un scrupule dans un tiroir, pour rester courtois, suffisamment profond pour ne plus l’entendre. Ou encore Maturité, cette fatigue précoce qui fait passer pour naturel ce qui aurait dû rester discutable.

La rhétorique va vite et transforme une alerte intérieure en défaut d’adaptation, puis vous invite avec un sourire cynique à vous améliorer. L’une des formules les plus élégantes jamais inventées pour demander à quelqu’un de porter seul le coût moral d’une décision collective.

Le mécanisme efficace est dans la dernière marche. Vous avez honte de votre propre refus. L’institution demande quelque chose de moralement fauché et vous finissez par vous reprocher de ne pas savoir le recevoir avec assez de professionnalisme. Il faut s’arrêter une seconde sur cette pièce là, l’atteinte du Grand Œuvre.

La procédure comme machine à blanchir

Arendt a déjà pensé tout ceci¹, à condition de ne pas réduire sa réflexion à la formule qui circule en colloque, déposée entre deux cafés par quelqu’un qui ira ensuite remplir les mêmes formulaires que la veille. Ce qu’elle a vu dans la banalité du mal, au-delà du procès qui l’a rendue célèbre, c’est cette possibilité propre aux appareils humains de rendre le jugement inutile en découpant les gestes, en les distribuant, en les enrobant d’obéissance et de nécessité, jusqu’au point où plus personne ne sait dire à quel moment il a consenti à l’ensemble.

Nos institutions ordinaires n’ont pas besoin de grandes ténèbres pour apprendre cette langue. Elles le chuchotent tendrement à en emplir vos rêves, avec des moyens domestiques, ce qui rend la chose beaucoup plus difficile à saisir. Un tableau Excel n’a pas franchement l’allure d’un tribunal, ni une procédure qualité qui aurait l’odeur d’une faute morale. Un indicateur bien tenu suffit pour rassurer le petit esprit et empêche d’aller voir ce que le chiffre maquille en présentable. C’est dans cette propreté abjecte que la chose commence, derrière l’outil travesti en acceptable.

On imagine parfois qu’une faute éthique devrait être une entité infernale reconnaissable, une laideur qui dispense de réfléchir au refus sans courage. Le réel arrive cependant coiffé, tamponné et validé par trois échelons hiérarchiques ; il est compatible avec le logiciel métier, déposée sagement dans la rubrique des bonnes pratiques, vous savez, juste en dessous du chiffre d’affaire. Et, cette faute n’hurle pas, discrète qu’elle est, furtivement, elle s’installe.

Elle finit par faire partie du mobilier, à l’image de ces meubles laids dont plus personne ne se plaint parce qu’ils ont toujours fait partie du décor.

Arrêtons-nous sur l’ergologie² d’ailleurs. Le travail réel n’a jamais été une simple exécution, même si certains le pensent. Entre la prescription et le geste vécu, on réinvente toujours une manière de faire ; on arbitre, on traduit, on rattrape parfois ce qui peut l’être dans un cadre qui s’assoit sur la prévoyance. Une consigne ne vaut donc jamais par sa seule formulation officielle. Elle vaut aussi, si ce n’est plus, par ce qu’elle exige de nous, les renoncements qu’elle suppose, par l’endroit précis du métier qu’elle vient chatouiller.

Dans l’accompagnement, le soin, l’éducation, la formation, le travail engage un visage, une histoire, une vulnérabilité, souvent une confiance que l’autre vous prête avant même de savoir si vous saurez en être digne, un biais d’autorité qui appelle la responsabilité envers l’autre, ce nous-même. Une procédure peut être parfaitement conforme et manquer la personne, malgré avoir coché toutes les cases, et perdre le Sujet. Bien que la preuve soit fabriquée, elle laisse disparaître ce qu’elle prétendait témoigner. Notre époque administrative a ce talent, conserver des traces immaculées en vitrine de son abandon.

L’éthique passe par les nerfs

Certaines personnes supportent mal cette dissociation. Je n’en ferai ni une supériorité morale ni un nouveau blason identitaire pour cerveaux atypiques en quête de boutique symbolique, ce marché-là existe déjà et se porte très bien sans moi. La neurodivergence ne sanctifie personne. Elle ne transforme ni l’autisme ni le TDAH en passeport pour le royaume du vrai. Les humains restent des humains, avec leur grandeur intermittente, leur mauvaise foi ordinaire, leurs blessures et cette capacité bien partagée à se raconter de merveilleuse histoires de bienveillances quand il devient trop coûteux de regarder la scène en face.

Reconnaissons quand même, sans folklore, que certains profils vivent les contradictions morales avec une intensité particulière. La littérature sur la détresse morale dans l’autisme³ reste jeune et bien loin d’un consensus assez solide pour s’émouvoir des grands récits qui circulent dès qu’un mot scientifique se transforme en slogan. Elle ouvre quand même une piste utile quant à la difficulté accrue pour neutraliser certaines atteintes perçues comme injustes ou indignes. Cette prudence n’affaiblit pas le propos, mais le protège bien du folklore.

Le TDAH ne permet pas davantage d’affirmer une sensibilité supérieure à la justice. Ce serait à la fois scientifiquement fragile et intellectuellement paresseux, dans tous les cas faux. Donc, c’est parfait pour rejoindre le grand bazar des contenus inspirants, quelque part entre une citation faussement attribuée à Nietzsche et un conseil de productivité donné par quelqu’un qui confond discipline et absence d’enfants. Ce qu’on peut tenir, plus modestement, concerne les conditions de régulation, l’impulsivité, la charge exécutive et l’épuisement. Le reste relève de l’extrapolation si séduisante qui a fini par discréditer la moitié des livres qui auraient pu être utiles.

L’éthique dont on parle ici ne flotte pas dans le ciel évanescent des idées. Elle passe par un système nerveux, une histoire, des seuils, une mémoire de nos blessures colmatées, un rapport plus ou moins apaisé à l’autorité et au savoirs, à l’injustice et à l’incohérence.

Quand une demande heurte la joue de notre valeur centrale, la réponse n’arrive pas toujours sous une noble forme. Elle peut sortir en désorganisation, en colère interne, en fatigue brutale, en incapacité soudaine de porter le masque social. Le corps parle parfois avant la pensée, ce qui ne le rend pas moins intelligent, mais la violence exutoire surplombe l’audience hébétée, même si responsable.

L’institution attend une explication proportionnée à ce qu’elle croit avoir demandé. Vous, vous devez expliquer une atteinte proportionnée à ce que la demande engage réellement. Entre ces deux échelles, il y a tout l’espace où se fabriquent les réputations de personnes difficiles, ingérables à réduire au silence.

Cette fatigue-là

La détresse morale nomme une expérience assez précise. Vous savez, ou vous croyez savoir, ce qui devrait être fait. Vous vous retrouvez pris dans un cadre qui rend ce geste dyspraxique voire apraxique, trop coûteux et difficile à prononcer. Le concept vient du soin⁴, la personne soignée ne disparaissant jamais complètement derrière le protocole, même quand le protocole cherche la tyrannie banale. Son extension à d’autres métiers relationnels demande prudence qui n’empêche pas de reconnaître un air de famille évident.

Le burnout, dans cette perspective, n’est pas exactement l’image de la batterie vide. La métaphore énergétique nous arrange parce qu’elle évite la question du sens. Une batterie se recharge vous comprenez ? Tout cela existe, personne ne devrait mépriser la réalité matérielle de l’épuisement ; celle qui m’intéresse naît de l’obligation répétée de se rendre compatible avec ce qui nous éloigne de nous-mêmes. La détresse morale et l’écart entre valeurs personnelles et pratiques institutionnelles⁵ tissent ce lien avec l’épuisement professionnel⁶, et au delà, l’estime de soi mourante.

On peut travailler beaucoup sans s’effondrer quand l’effort garde un rapport intime avec le sentiment de justice. On peut aussi s’épuiser très vite dans une tâche objectivement légère lorsqu’elle demande, jour après jour, de pousser au silence ce qui donnait sens à son métier. Les tableaux de charge captent mal cette nuance. Ils mesurent les heures, les dossiers, les livrables ; ils ne mesurent pas ce que coûte une journée passée à produire une version socialement acceptable d’une réalité qu’on sait fausse.

Il y a dans cette fatigue quelque chose d’obscène ; elle oblige la personne à devenir le témoin de son propre effacement. On continue à parler avec la voix attendue, à écrire les mails cordialement mielleux, une formule polie et un remerciement guignolesque pour le retour, on reste disponible pendant qu’une partie de nous regarde la scène avec dégoût et acide au fond de la gorge.

Le travail continue, donc tout le monde croit qu’on tient. Les effondrements silencieux ne dérangent personne, c’est ce qui fait leur force. Ils ne gênent que lorsqu’ils coûtent trop cher, sans métaphore.

Certains finissent par devenir cyniques. On les croit abîmés par la lucidité, mais ils le sont surtout par le nombre de fois où leur lucidité n’a servi à rien, avec celle allure d’intelligence qui se croit supérieure. Il ressemble surtout à une ancienne exigence à qui l’on a coupé les jambes à la scie sauteuse.

Retrouver des mots pour le refus

Maela Paul parle d’éthique en acte⁷ dans le champ de l’accompagnement et l’expression mérite vraiment qu’on s’y attarde. L’éthique n’arrive pas après la méthode, comme un supplément de vertu déposé sur un protocole déjà écrit. Elle vogue au gré de sa présence perçue, de son écoute, sa réponse ; elle ajuste un geste, une précaution de ne pas prendre toute la place, de ne pas se planquer derrière le cadre quand celui-ci n’est qu’infamie acceptée bien qu’inacceptable.

Pensons la visée éthique comme recherche d’une vie bonne avec et pour autrui dans des institutions justes⁸. La formule est célèbre, donc menacée par la citation facile, la petite mort mondaine qui guette toutes les grandes phrases dès qu’elles tombent sur le fond pastel des réseaux sociaux. Elle reste pourtant d’une précision redoutable. La vie bonne n’est pas satisfaction privée. Elle se déploie avec autrui. Elle demande des institutions qui respectent le Sujet, dans son fonctionnement quotidien, ce qu’elles prétendent servir dans leurs textes officiels.

Levinas⁹, la voix sœur de l’altérité, se montre presque plus sévère que moi en rappelant que le visage d’autrui nous oblige avant toute procédure. Dans bien des conflits professionnels, on ne supporte pas la consigne lorsqu’on distingue encore le visage que le dispositif essaie de numériser. On sait que derrière la case il y a une personne, derrière le retard une histoire et dans la conformité une absence possible de justice. Ceux qui demandent de faire simple n’aiment pas qu’un visage vienne compliquer la procédure. Un visage est rarement rentable dans les délais imposés.

Rendre l’éthique lisible ne transforme pas chaque désaccord en guerre personnelle. La tentation exquise de la vengeance existe, surtout quand on a cédé trop longtemps. Néanmoins, elle brûle vite et n’éclaire pas grand-chose. Il faut une langue plus précise et œuvrer de patience, une voie difficile, qui n’autorise ni la soumission confortable ni la posture héroïque.

On a beaucoup de mots pour décrire l’adaptation, la performance, la flexibilité, la coopération, l’alignement, la conduite du changement, tous ces olympiens taquins voire cruels de l’entreprise auxquels on offre chaque année des séminaires, des post-it de couleur et des consultants ravis de facturer la pluie après avoir déplacé les nuages. On en a beaucoup moins pour dire le moment où l’adaptation mutile le sens, le moment où la coopération sert à recouvrir les plaie d’une lâcheté collective, le moment où le rang devient une façon polie de se ranger loin du jugement.

Il faut récupérer ces mots. La pureté ne nous aidera pas davantage que le renoncement, tout comme la rigidité n’a jamais gagné en profondeur sous prétexte qu’elle prenait les habits de la morale. Retrouver une langue juste permet de discuter, plutôt que de laisser l’institution nommer seule ce qui arrive. Tant que le cadre possède tout le vocabulaire, alors il ne faut pas s’étonner qu’il possède la légitimité présomptueuse du jugement.

Tenir, sans se perdre

Le conflit d’éthique en acte naît dans des scènes pauvres. Des couloirs, des dossiers, des réunions qui n’auraient jamais mérité d’entrer dans un livre et qui finissent pourtant par écrire notre fatigue en lettres de sang. Il apparaît au moment où la consigne demande bien plus qu’un geste, cette participation intérieure que nous ne pouvons accorder sans perdre une part de continuité avec nous-mêmes, possiblement notre âme, même chez un athée.

Nous ne gagneront rien à transformer cette expérience en identité supplémentaire ; le monde ne manque pas de gens persuadés d’être les derniers gardiens du bien. Par contre, nous gagnerons davantage à la prendre pour ce qu’elle est, une information exigeante. Notre refus est parole, mais il ne garantit pas notre justesse. Il indique qu’un seuil a été atteint, qu’une valeur est perturbée, qu’un certain rapport à l’autre ou au métier ne peut plus être enjambé comme une flaque après la pluie, surtout si les jambes sont sciées, rappelez-vous. Commence alors le travail le moins spectaculaire et le plus nécessaire, celui de comprendre, nommer, situer, puis décider ce qui peut se discuter sans se quitter soi-même au passage.

Une éthique vivante n’a rien d’une forteresse et se narre dans le temps, au même titre que notre identité. Elle respire, se discute, s’éprouve dans le réel. Mais elle garde une ossature, son propre idem. Sans cela, elle devient une opinion disponible, une préférence morale qu’on ajuste au planning et aux besoins du trimestre.

Peut-être faut-il commencer plus modestement, terrible lenteur nécessaire, et cesser de traiter le malaise comme défaut du moule. Cesser de confondre la difficulté à céder avec une incapacité de travail. Peut-être aussi cesser de demander aux personnes les plus atteintes par l’incohérence d’en porter seules le coût psychique et remettre le jugement dans le travail, à sa juste, en condition de sa dignité. Une institution qui ne supporte plus le jugement moral de ceux qui la font tenir debout a déjà commencé à se préférer à ce qu’elle prétend servir.

Jérôme JOFFRAY

Notes
Arendt, H. (1991). Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal. Gallimard. Ouvrage original publié en 1963.
Schwartz, Y. (2000). Le paradigme ergologique ou un métier de philosophe. Octarès. Voir aussi Durrive, L. (2014). La démarche ergologique. Pour un dialogue entre normes et renormalisations. Ergologia, 11, 171-198.
Al-Attar, Z., et Worthington, R. E. (2024). Moral distress and moral injury in the context of autism. Advances in Autism, 10(3), 200-219. DOI:10.1108/AIA-05-2023-0025
Jameton, A. (1984). Nursing practice. The ethical issues. Prentice-Hall.
Dyląg, A., Jaworek, M., Karwowski, W., Kozusznik, M., et Marek, T. (2013). Discrepancy between individual and organizational values. Occupational burnout and work engagement among white-collar workers. International Journal of Industrial Ergonomics, 43(3), 225-231. DOI:10.1016/j.ergon.2013.01.002
Dzeng, E., et Wachter, R. M. (2020). Ethics in conflict. Moral distress as a root cause of burnout. Journal of General Internal Medicine, 35(2), 409-411. DOI: 10.1007/s11606-019-05505-6
Paul, M. (2020). La démarche d’accompagnement. Repères méthodologiques et ressources théoriques (2e éd.). De Boeck Supérieur.
Ricœur, P. (1990). Soi-même comme un autre. Éditions du Seuil.
Levinas, E. (1961). Totalité et infini. Essai sur l’extériorité. Martinus Nijhoff

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